« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller

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Conférence internationale de Berlin - 12 et 13 juillet 2025

Troisième guerre mondiale ou nouvelle architecture de sécurité et de développement ?

Session 1

4 septembre 2025

Par Helga Zepp-LaRouche, fondatrice et présidente de l’Institut Schiller international (Allemagne)
Discours d’ouverture

Chers participants à la conférence, chers amis de l’Institut Schiller, ici sur place et partout dans le monde, où que vous soyez, chers amis de l’humanité,

Nous sommes réunis ici parce que nous voulons montrer comment sortir d’une situation stratégique extrêmement menaçante et contrecarrer le pessimisme - voire le fatalisme - ambiant. Il est en effet possible d’intervenir dans l’histoire, à condition d’avoir un bon plan et de mobiliser des forces suffisantes pour le mettre en œuvre ! C’est pourquoi j’aimerais faire précéder notre conférence de cette citation tirée de l’ouvrage de Friedrich Schiller sur le déclin des Pays-Bas :

« Grande et réconfortante est la pensée selon laquelle, malgré l’arrogance défiante du pouvoir princier, un remède existe encore pour que leurs plans les plus calculés soient mis à mal par la liberté humaine, pour qu’une résistance courageuse puisse faire plier même le bras tendu d’un despote, et qu’une persévérance héroïque épuise finalement ses terribles ressources. [Donnons] un nouvel exemple irréfutable de ce que les hommes peuvent oser faire pour une bonne cause et de ce qu’ils peuvent réaliser dans l’unité. »

Mais pour cela, il faut d’abord réveiller nos contemporains de l’apparent somnambulisme dans lequel ils semblent être tombés, surtout ici en Allemagne. Le monde n’a jamais été aussi proche d’un point de non-retour, d’un point final potentiel de l’histoire où la catastrophe ultime d’une guerre nucléaire mondiale deviendrait inévitable.

Friedrich Schiller a utilisé dans plusieurs de ses œuvres le terme de « punctum saliens » qui, au théâtre comme dans l’histoire, désigne le moment où tout commence à changer inexorablement. Dans sa Quatrième lettre sur Don Carlos, il écrit : « Chaque action a son punctum saliens, là où elle passe de la possibilité à la réalité. » Dans l’histoire, on peut repérer ces points de non-retour, par exemple lorsqu’il fut trop tard pour empêcher la Première ou la Seconde Guerre mondiale. En ce qui concerne l’avenir immédiat, cependant, de nombreuses incertitudes viennent troubler cette vision : lorsqu’il sera certain qu’une troisième guerre mondiale, cette fois-ci définitive et nucléaire, va éclater, il sera trop tard. L’humanité, et avec elle notre histoire, sera anéantie.

Nous assistons aujourd’hui à l’effondrement de l’ordre mondial tel qu’il est apparu après la Seconde Guerre mondiale, puis sous une forme modifiée après la fin de la Guerre froide. L’une des étapes les plus importantes de cette évolution fut le 15 août 1971, lorsque le président Nixon s’engagea sur la voie fatale du monétarisme dérégulé avec l’introduction des taux de change flexibles, dont les conséquences, selon les prédictions prophétiques de Lyndon LaRouche, devaient conduire à une nouvelle dépression, à un nouveau fascisme et à une nouvelle guerre mondiale, à moins qu’un système économique mondial entièrement nouveau ne soit créé à temps. C’est exactement la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui !

Pour comprendre comment on en est arrivé là seulement 35 ans après la réunification allemande, jetons un coup d’œil en arrière. Pendant une courte période entre la chute du mur de Berlin et la réunification, nous avons vécu un âge d’or de l’humanité, l’un de ces rares moments de l’histoire où le cours de choses peut être complètement changé : l’ancien ambassadeur américain à Moscou, Jack Matlock, a souligné, lors d’une récente conférence de l’Institut Schiller, que même avant sa dissolution en 1991, l’Union soviétique ne représentait plus une menace, il n’y avait donc plus d’ennemi. Il aurait donc été tout à fait possible, avec la fin de la Guerre froide, d’établir un nouvel ordre de paix pour le XXIe siècle. Lyndon LaRouche a d’abord proposé la base économique de cet ordre de paix dans son programme de « Triangle productif Paris-Berlin-Vienne », puis avec le Pont terrestre eurasiatique. À l’époque, nous nous sommes battus pour notre droit à la souveraineté, qui est également inscrit dans le traité Deux plus Quatre, mais nous en avons été spoliés, non seulement dans les nouveaux États fédéraux, mais aussi dans l’ensemble de l’Allemagne !

Les documents américano-russo-germano-britanniques et français qui ont depuis été déclassés et rendus disponibles aux Archives nationales américaines, au Département d’État, au Pentagone, dans les bibliothèques présidentielles et dans diverses archives nationales et bibliothèques universitaires, prouvent l’existence non pas d’une seule, mais d’un véritable flot de promesses qui ont été faites à Gorbatchev et à Chevardnadze par Baker, Bush, Genscher, Kohl, Gates, Mitterrand, Thatcher, Hurd, Major et Woerner, qu’il n’y aurait pas d’expansion de l’OTAN vers l’Est.

Ces documents montrent clairement que la promesse de ne pas étendre l’OTAN d’un pouce vers l’Est était si centrale que les plaintes russes d’avoir été trompés sont absolument justifiées.

Le discours prononcé par le ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, lors d’une conférence de l’Académie protestante à Tutzing, le 31 janvier 1990, a joué un rôle décisif. Il affirmait : « Nous ne voulons pas d’une unité aux dépens de tiers (...) c’est la responsabilité de l’OTAN de le dire clairement : quoi qu’il arrive dans le Pacte de Varsovie, il n’y aura pas d’expansion du territoire de l’OTAN vers l’Est, c’est-à-dire plus près des frontières de l’Union soviétique. Ces garanties de sécurité sont importantes pour l’Union soviétique et pour son comportement. » Il est significatif que ce discours de Genscher ait pratiquement disparu d’internet et qu’il ne puisse être retrouvé qu’au prix d’un effort technique.

La « formule Tutzing » déclencha une tempête de discussions diplomatiques au cours des dix jours suivants, culminant avec la rencontre décisive entre Kohl et Gorbatchev le 10 février, au cours de laquelle ce dernier donna son accord de principe à la réunification de l’Allemagne.

Il ne fait aucun doute que cette abondance de promesses joua un rôle clé pour persuader les dirigeants russes de l’époque de faire preuve d’une grande générosité en facilitant la réunification de l’Allemagne, 45 ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il est donc d’autant plus compréhensible que la Russie ait considéré la politique ultérieure de l’Occident comme un énorme abus de confiance.

La raison de ce changement de cap résidait dans le fait que les néoconservateurs et leur doctrine Wolfowitz prévalaient aux États-Unis, dont elle avait pour but de consolider le rôle prépondérant dans un nouvel ordre mondial unipolaire. Selon cette doctrine, les États-Unis se réservaient le droit de décider seuls, quand et où intervenir militairement, y compris par des frappes préventives contre les menaces perçues. Malgré les changements d’administration, la même politique fut maintenue en tant qu’expression d’une bureaucratie permanente. S’ensuivit le rejet du système de paix westphalien par Tony Blair dans son discours de Chicago en 1999, remplacé par la politique du « droit à protéger » et les « guerres d’intervention humanitaire ». Après le 9 septembre 2001, que LaRouche avait comparé à l’incendie du Reichstag, des interventions armées furent lancées sous prétexte de « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, ainsi que des révolutions colorées et des changements de régime. C’est alors que fut lancée l’expansion de l’OTAN vers l’Est, accompagnée du retrait unilatéral des Etats-Unis de tous les traités de contrôle des armements et de désarmement : ABM, INF, Open Sky, KSE.

Alors que les administrations américaines n’avaient aucun problème avec Eltsine, qui s’était volontairement soumis à la thérapie de choc du FMI, permettant ainsi de réduire la capacité industrielle de la Russie à seulement 30 % de ce qu’elle était entre 1991 et 1994, les efforts de Poutine pour restaurer le statut de la Russie en tant que puissance mondiale s’opposaient à la vision d’un ordre mondial unipolaire. Le coup d’État de Maïdan en 2014, dans lequel Victoria Nuland a joué un rôle inoubliable, marqua le véritable début d’une guerre par procuration de l’OTAN contre la Russie en Ukraine. L’aveu d’Angela Merkel et de François Hollande, reconnaissant que l’accord de Minsk n’avait servi qu’à former les forces ukrainiennes aux normes de l’OTAN, contribua largement à la perte de confiance, désormais totale.

Comme l’ont souligné certains experts militaires occidentaux, le déploiement relativement limité de troupes russes en février 2022 prouve que Poutine n’avait aucune intention d’attaquer l’ensemble de l’Ukraine, mais se contentait de venir en aide à la population russophone de l’est de l’Ukraine.
Le 31 mars de cette année, le NYT publia un article de 13 000 mots, présentant les résultats d’une enquête d’un an basée sur 300 entretiens, qui documente le fait que les États-Unis ont dirigé la guerre en Ukraine directement depuis la caserne Clay, à Wiesbaden, depuis au moins la mi-avril 2022, pratiquement au même moment où Boris Johnson se précipitait à Kiev pour saboter l’accord diplomatique trouvé à Istanbul entre la Russie et l’Ukraine.

Alors que le récit officiel d’une « guerre d’agression non provoquée » reste le dogme par lequel même les politiciens critiques à l’égard de l’OTAN se sentent obligés de commencer leurs discours, l’implication totale de l’OTAN dans ce conflit est largement documentée. David Ignatius, porte-parole notoire de la bureaucratie permanente américaine, a révélé dès 2022, dans une série d’articles parus dans le Washington Post, d’où vient la conviction des hommes politiques qui, malgré toutes les preuves constatées sur le champ de bataille et dans l’économie, ne cessent de répéter que « la Russie sera ruinée » ou, comme le chancelier allemand Merz, que « Poutine doit perdre ».

Derrière cela se cache la conviction que la nouvelle révolution guerrière qui a eu lieu en Ukraine, combinant la guerre de tranchées de la Première Guerre mondiale avec les « armes les plus modernes du XXIe siècle », à savoir l’utilisation de l’IA pour espionner l’ennemi, a mis la Russie en échec. Alex Karp, PDG de Palantir, voit les choses ainsi : « La puissance des systèmes de guerre algorithmique les plus avancés est aujourd’hui telle qu’elle équivaut à disposer d’armes nucléaires tactiques face à un ennemi qui ne dispose que d’armes conventionnelles. Le grand public le sous-estime. Nos adversaires, eux, ne le sous-estiment plus. » Et le général Mark Milley, chef d’état-major de l’armée de terre, a déclaré à la fin de l’année 2022 : « Nous sommes actuellement témoins de la manière dont les guerres seront menées et gagnées pendant de nombreuses années à venir. »

Nous faisons partie d’une alliance militaire avec l’OTAN dans laquelle la survie de l’Allemagne n’est pas une priorité. Le 20 novembre 2024, lors d’un événement intitulé Report Launch : Project Atom 2024 organisé par le Centre d’études stratégiques et internationaux (CSIS), l’amiral Thomas Buchanan, du STRATCOM américain à Washington, déclara que les États-Unis seraient prêts à s’engager dans un échange nucléaire si leur leadership mondial était en jeu, sous la seule réserve que les États-Unis devraient s’assurer de conserver suffisamment d’armes nucléaires pour maintenir leur hégémonie par la suite. Les remarques de l’amiral Buchanan n’étaient pas un lapsus ; elles étaient étayées par la « Nuclear Posture Review » (NPR) de 2022, dans laquelle le président Biden (ou ceux qui étaient aux commandes dans les dernières années de l’administration Biden) se réservait le droit d’utiliser des armes nucléaires à titre préventif si les « intérêts vitaux » des États-Unis ou de leurs alliés étaient menacés, bien que des experts renommés tels que Ted Postol, ainsi que des participants aux manœuvres de l’OTAN, soulignent que la survie de l’Allemagne ne serait pas prise en compte en cas d’urgence. Par ailleurs, l’idée de Buchanan selon laquelle des guerres nucléaires tactiques peuvent avoir lieu et être gagnées relève du pur fantasme. Postol a démontré de manière convaincante pourquoi toute utilisation « limitée » conduirait à mettre en branle toutes les armes nucléaires.

Incidemment, le lendemain même de la conférence de Buchanan, Poutine démontrait, en déployant le premier missile hypersonique Oreshnik à Dnipro, que la Russie dispose d’une arme non nucléaire qui, grâce à sa seule énergie cinétique due à sa vitesse très grande (jusqu’à Mach 10-11), ne peut être contrée par aucun système de défense, alors que les prédictions de Karp et Milley ne s’étaient pas encore vérifiées sur le champ de bataille.

C’est inconcevable : 80 ans seulement après l’effondrement du national-socialisme en Allemagne et la fin de la Seconde Guerre mondiale, et de ce pathétique « Plus jamais ça ! » prononcé sous le choc des ruines, ce pays doit redevenir « guerrier » à tous les niveaux de la société. Et le plus effrayant, c’est qu’une grande partie de la population allemande semble avoir déjà accepté le récit diffusé par les grands médias sur les raisons de cette situation, ou se sente paralysée. Entre le programme Rearmer l’Europe de l’UE et la « clause de défense et de résilience » (également connue sous le nom d’« exceptions en matière de sécurité et de défense », qui est une sorte de loi d’habilitation, nous sommes maintenant sur la voie d’une course aux armements qui permet des emprunts illimités pour les dépenses de défense. En Europe, nous tolérons le meurtre quotidien d’enfants, de femmes et de vieillards à Gaza, menaçant d’anéantir un peuple entier, et personne ne peut prétendre qu’il n’était pas au courant ! Nous ignorons que le droit international est en train d’être bafoué et nous parlons de droit à l’autodéfense quand cela correspond au narratif, même s’il s’agit d’une guerre d’agression non provoquée !

Ce faisant, les intérêts existentiels du peuple allemand, que tous les membres du gouvernement ont juré de protéger, sont complètement sacrifiés sur l’autel de la soumission transatlantique.
L’objectif de cette conférence est de montrer comment sortir de cette impasse. Nous devons mettre à l’ordre du jour une nouvelle architecture mondiale de sécurité et de développement qui tienne compte des intérêts sécuritaires et économiques de tous les États de la planète. C’est tout à fait possible, car la vision géopolitique selon laquelle il faut absolument un ennemi, a depuis longtemps trouvé une alternative. L’expérience des sanctions unilatérales imposées à de nombreux États, l’instrumentalisation du dollar comme arme, les conditions de crédit et de commerce perçues comme inéquitables, et bien d’autres choses encore, ont contribué à activer l’esprit de Bandung, un jalon dans l’histoire du mouvement des non-alignés.

L’essor économique sans précédent de la Chine, qui a permis à 850 millions de ses citoyens de sortir de la pauvreté en une quarantaine d’années et d’éliminer l’extrême pauvreté à la fin de 2021, son essor fulgurant dans le domaine de la science et de la technologie, qui, selon le groupe de réflexion australien ASPI, la placent comme le leader mondial dans 57 des 63 technologies de pointe, ont fait de la Chine la principale menace aux yeux des néoconservateurs anglo-américains, mais ils se sont révélés être une véritable bénédiction pour les pays du Sud mondial. Depuis que le président Xi Jinping a lancé la Nouvelle Route de la soie comme politique officielle de la Chine en 2013 (un programme ayant une grande affinité avec notre Pont terrestre eurasien de 1991 et qui converge de plus en plus avec notre programme de Pont terrestre mondial de 2014), la Chine a établi une coopération avec près de 150 nations. Le volume des échanges commerciaux avec les pays du Sud global a atteint environ 2,5 milliards d’euros en 2023, et ce n’est encore qu’une fraction du potentiel des projets entrepris.

Les BRICS, qui comptent désormais dix États membres et dix partenaires, représentant plus de la moitié de l’humanité, viennent de conclure leur sommet annuel à Rio, et tous les intervenants, y compris de nombreux pays invités, ont exprimé avec enthousiasme et fermeté leur intention de construire un système économique juste qui offre à toutes les nations participantes la perspective de vaincre enfin la pauvreté, de développer leurs économies, de se doter de systèmes de santé et d’éducation et de participer au progrès scientifique et technologique de l’humanité sur la base de la division du travail et de l’égalité.

Les BRICS ne se considèrent pas comme une alternative à l’OTAN, et ils l’ont dit explicitement. Ils ne se considèrent pas non plus comme un bloc ; ils sont ouverts à la coopération avec tous les pays du monde. Le président Trump se trompe lorsqu’il prétend que les BRICS ont été fondés pour nuire aux États-Unis ; ils ont été fondés pour surmonter le sous-développement de la majorité mondiale !

Ne croyez pas un mot de ce que vous lisez dans les médias occidentaux au sujet des BRICS ! Ils seraient divisés, puisque Xi et Poutine n’ont pas participé au Sommet de Rio, et l’élan aurait été perdu. C’est le contraire qui est vrai : bien que tous les pays des BRICS soient soumis à une pression énorme et réagissent de manière très différente, la tendance vers une nouvelle ère pour l’humanité est inarrêtable. Les nations du Sud sont déterminées à réaliser leur droit à un développement économique égal, à ne plus être des fournisseurs de matières premières, mais à construire la chaîne de valeur dans leur propre pays, à développer l’industrie et l’agriculture, et à devenir des pays à revenu intermédiaire dans un avenir proche.

L’Institut Schiller a préparé une étude pour cette conférence sur la façon dont l’Europe, avec la Chine et les autres pays BRICS, peuvent soutenir le développement des pays d’Afrique et d’Asie du Sud-Ouest, en particulier par le biais de coentreprises. Nous nous sommes d’abord concentrés sur les trois pays clés, l’Allemagne, la France et l’Italie, les autres pays devant suivre, afin de montrer qu’une telle coopération n’aide pas seulement l’Afrique et le Moyen-Orient, mais que ces coentreprises peuvent également devenir la force motrice pour surmonter la profonde crise économique dans laquelle se trouve l’économie européenne. Au lieu de consacrer des milliers de milliards d’euros au réarmement, qui détruit la capacité de production du point de vue de l’économie réelle, nous devrions unir nos forces à celles de la Chine pour investir dans des domaines qui ont toujours été à l’avant-garde d’une industrialisation réussie : production et distribution d’énergie à grande échelle, infrastructure continentale de base et, au-delà, investissement dans certains projets dits « changeurs de jeu », tels que le Grand Barrage de la Renaissance en Ethiopie, une vitrine de la coopération Afrique-Europe-Chine qui aborde deux des questions les plus urgentes : l’eau et l’électricité. Par ailleurs, le projet Transaqua, qui met en œuvre des programmes de gestion de l’eau, d’hydroélectricité, de transport et de développement agro-industriel pour douze pays au cœur de l’Afrique, et enfin le projet hydroélectrique Grand Inga, qui produira plus d’un tiers de l’électricité actuellement produite dans l’ensemble de l’Afrique.

Malgré la crise économique, les pays européens disposent toujours du savoir-faire scientifique et technologique dont l’Afrique a plus que jamais besoin. L’Europe gagnerait des marchés grâce à des clients acquérant de plus en plus de moyens et résoudrait la crise des réfugiés de la seule manière humaine possible, en créant de bonnes raisons pour que les jeunes, en particulier, restent dans leur propre pays et aident à le construire, plutôt que de risquer de se noyer en Méditerranée ou de végéter dans des camps que le pape François a décrits comme des camps de concentration.

Pour l’Asie du Sud-Ouest, nous proposons le « plan Oasis », basé sur un système d’adduction d’eau Méditerranée-mer Morte et mer Rouge-mer Morte, composé de tunnels, pipelines, canalisations, stations de pompage, unités hydroélectriques et usines de dessalement fonctionnant à l’énergie nucléaire. Objectif, dessaler de grandes quantités d’eau de mer pour irriguer les déserts, et finalement, le verdissement et le développement économique de toute l’Asie du Sud-Ouest en tant que centre de l’ancienne Route de la soie entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Ici encore, la coopération entre la Chine et les autres pays du BRICS avec l’Europe et les pays de la région peut mettre en œuvre la mission du pape Paul VI : « Le développement est le nouveau nom de la paix. » Le pape Léon parle également du « développement comme arme », pour une paix durable dans la région.

Pour l’Institut Schiller, la conférence d’aujourd’hui donne le coup d’envoi d’une campagne à travers l’Europe, l’Afrique et l’Asie pour mettre en œuvre ce programme d’entreprises communes, en tant que moteur pour surmonter la crise économique et perspective de paix. Je suis particulièrement heureuse que nous ayons obtenu la coopération de l’Académie chinoise d’études sur la Chine contemporaine et le monde (ACCWS), dont le vice-président, Daqi Fan, s’adressera à nous par message vidéo.

Ce type de coopération pour résoudre les problèmes les plus urgents auxquels l’humanité est confrontée correspond également à l’état d’esprit requis pour bâtir une nouvelle architecture mondiale de sécurité et de développement qui prenne en compte les intérêts de tous les pays de la planète. Ce n’est qu’en réalisant ce nouveau paradigme dans les relations internationales que nous pourrons échapper aux conséquences de l’effondrement tragique du droit international et des relations internationales, du fait d’avoir toléré le génocide à Gaza et les récentes attaques contre l’Iran, se traduisant par une descente générale dans l’anarchie.

Nous avons atteint un véritable punctum saliens dans l’histoire, mais rien ne serait plus éloigné du jugement de Schiller que de le comprendre de manière fataliste, bien au contraire. Très tôt, dans ses Lettres philosophiques, Lettres de Jules à Raphaël, il écrit en 1786 : « Il y a un certain punctum saliens de la raison, où tous les concepts sont renversés, où l’âme s’envole au-delà des données des sens... » C’est le moment où l’on passe de la peur à la liberté.

Comme beaucoup d’autres, je me suis souvent demandé comment le peuple allemand, qui a produit tant de poètes, de penseurs et d’inventeurs exceptionnels, pouvait se laisser priver de sa souveraineté de cette manière. Schiller a montré la voie à suivre avec son concept du « sublime ». Dans Sur le sublime (1793), il écrit : « Il y a un point critique où la puissance de la nature opprime l’esprit juste assez pour qu’il se sauve par un saut soudain dans la sphère de la liberté. » Ce moment est le punctum saliens, dans lequel l’homme lutte pour sortir d’une peur paralysante et s’affirmer moralement.

Tout au long de sa vie, Schiller s’est penché sur la question du sublime, sur la manière dont l’homme apprend, grâce à l’éducation esthétique, à agir plus que les circonstances ne semblent le lui permettre. Dans une lettre adressée à Goethe le 7 janvier 1795, il écrit : « Il y a dans chaque art un punctum saliens où le mécanique se transforme en libre, et ce point doit être trouvé par le génie. » Et dans Grâce et dignité, il dit que l’homme fait preuve de dignité lorsqu’il trouve le moment décisif de la maîtrise de soi dans le conflit entre le devoir et l’inclination. Le punctum saliens est le moment révolutionnaire de l’histoire où nous prenons conscience de notre humanité.

Nous ferons donc tout ce qui est en notre pouvoir pour honorer notre éponyme et nous montrer dignes de la belle image qu’il avait de l’humanité. Je voudrais conclure par quelques lignes tirées de son fragment La grandeur allemande :

Ce n’est pas là la grandeur des Allemands,
Qu’il s’agisse de conquérir par l’épée.
De pénétrer le royaume des esprits,
De lutter virilement contre la folie,
Voilà qui est digne de son zèle.
 
Une plus grande victoire a été remportée
Par ceux qui manient la foudre de la vérité,
Qui libèrent les esprits eux-mêmes.
Lutter pour la liberté de la raison
Signifie la justice pour tous les peuples
Et s’applique pour l’éternité.
Votre message