« la plus parfaite de toutes les oeuvres d’art est l’édification d’une vraie liberté politique » Friedrich Schiller
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par le professeur Bali R. Deepak
1er avril 2026
Voici la transcription du discours de Bali R. Deepak, lors du Forum de l’EIR du 2 mars 2026 intitulé « Epstein et la dépravation sans fond des ’élites’ : un besoin urgent de renaissance culturelle ». Le professeur Deepak est l’ancien directeur du Centre d’études chinoises et sud-asiatiques de l’Université Jawaharlal Nehru à New Delhi, en Inde.
Voir la vidéo : https://www.youtube.com/live/VDAH6HniUfw?si=8CZG7CjfnpPBxkEi&t=2480
C’est un privilège pour moi de participer à cette réunion d’invités de marque, de collègues et d’amis.
Nous nous réunissons aujourd’hui dans un contexte de profonde incertitude sur la scène mondiale. L’environnement international est marqué par des tensions croissantes, des rivalités géopolitiques et une érosion de la confiance entre les nations. De la guerre russo-ukrainienne aux crises dans des régions comme l’Amérique latine, voire dans l’Indo-Pacifique, et maintenant la guerre israélo-américaine, l’ordre mondial apparaît de plus en plus fragile.
L’expiration d’accords majeurs de contrôle des armements comme le traité New START suscite des inquiétudes quant à la stabilité stratégique. Parallèlement, les scandales politiques, le protectionnisme économique et la polarisation idéologique ont contribué à un sentiment plus général de déclin moral et institutionnel de la gouvernance mondiale.
Dans un contexte international aussi turbulent, la déclaration conjointe publiée le 12 janvier par l’Institut Schiller, appelant à restaurer le droit international et créer une nouvelle architecture mondiale de sécurité et de développement, revêt une importance particulière.
Puisque de nombreux intervenants ont évoqué le dialogue et la renaissance culturelle, je voudrais m’attarder sur un exemple particulièrement significatif : le dialogue des civilisations entre l’Inde et la Chine au cours des deux derniers millénaires.
Contrairement à la vision pessimiste proposée par Samuel P. Huntington dans sa célèbre thèse du Choc des civilisations, l’histoire montre que les civilisations ne sont pas vouées à s’affronter inévitablement. Au contraire, elles interagissent souvent par le dialogue, les échanges et l’apprentissage mutuel.
L’une des caractéristiques les plus remarquables de cette interconnexion entre l’Inde et la Chine réside dans ce que les chercheurs des deux pays décrivent comme une circulation dynamique des idées, des personnes, des technologies et des biens entre les régions.
L’exemple le plus marquant de cet échange fut la transmission du bouddhisme de l’Inde à la Chine à partir du Ier siècle environ. À mesure que les idées bouddhistes circulaient entre les cultures, elles absorbaient les traditions philosophiques locales, notamment le confucianisme et le taoïsme, et interagissaient avec elles.
Il en résulta l’émergence d’une forme de bouddhisme spécifiquement chinoise, caractérisée par de nouvelles interprétations, des expressions artistiques et même des sutras nouvellement compilés.
Ainsi, la philosophie bouddhiste devint à la fois un pont et un catalyseur de la synthèse intellectuelle entre deux civilisations. Outre la religion, de nombreux autres éléments de connaissance circulent également au sein de ces réseaux.
Les contributions de l’Inde ancienne et de l’Asie centrale dans les domaines de l’astronomie, de la littérature, de la musique et des langues ont pénétré en Chine et enrichi les systèmes de connaissances régionaux.
Ces échanges intellectuels ont élargi les horizons des deux civilisations et contribué à façonner le développement du savoir asiatique pendant des siècles. Le rôle de ceux qui ont facilité ce dialogue fut tout aussi important. Il s’agissait avant tout d’un dialogue humain : des milliers d’érudits, de moines, de traducteurs et de voyageurs ont sillonné les routes entre l’Inde, l’Asie centrale et la Chine.
Leur dévouement a donné naissance à l’une des entreprises de traduction les plus remarquables de l’histoire de l’humanité.
En réalité, il n’est pas faux d’affirmer que l’ensemble du corpus de littérature bouddhique d’Asie orientale a été constitué par ces personnes. De nombreux textes bouddhiques anciens, perdus en Inde, leur terre d’origine, ne nous sont parvenus que par des traductions chinoises et tibétaines.
Divers érudits et moines, tels que Faxian (337-422), Paramartha (499-569), Kumarajiva (344-413), Xuanzang (602-664) et Yi Jing (635-713), ont joué un rôle déterminant dans cette interconnexion et ce rapprochement. Ces individus ont parcouru déserts, montagnes et routes périlleuses en quête de savoir. Leurs voyages n’étaient pas de simples pèlerinages religieux, ils constituaient de véritables actes de diplomatie culturelle. Ils ont collecté des manuscrits, étudié les langues, documenté les sociétés et traduit des textes qui allaient façonner la vie intellectuelle à travers l’Asie.
Ainsi, l’œuvre majeure de Xuanzang, les Chroniques de la région occidentale de la dynastie Tang, fournit des informations inestimables sur la géographie, la société et les institutions religieuses de l’Inde ancienne. Certaines découvertes archéologiques en Inde ont été réalisées grâce aux écrits de Xuanzang au VIIe siècle de notre ère.
Des échanges civilisationnels ont existé entre l’Inde et la Chine, témoignant de cette interdépendance. Ces échanges ne se limitaient pas aux idées et à la religion, ils concernaient également les technologies et les interactions économiques. Les routes commerciales acheminaient marchandises et savoir-faire entre les deux régions. Un exemple fascinant de cette évolution est celui de la technique de fabrication du sucre, d’abord exportée d’Inde vers la Chine, puis revenue en Inde sous forme de sucre blanc granulé.
D’autres technologies et produits de base ont suivi une trajectoire similaire. La Chine a introduit des innovations telles que le papier, la soie, la porcelaine et le thé sur les marchés asiatiques, puis dans le monde entier. L’ouverture qui caractérisait ces échanges était également manifeste à l’apogée de la dynastie Tang, une période remarquablement cosmopolite. Les découvertes archéologiques à Quanzhou, Tali et Lop Nur, entre autres, témoignent de l’essor des réseaux multiculturels dans toute la région.
L’un des témoignages artistiques les plus éloquents de ces échanges se trouve sans doute dans les grottes de Mogao à Dunhuang. Ces temples rupestres, situés le long des anciennes routes de la soie, abritent des peintures murales et des sculptures représentant la diversité des peuples, des religions et des styles artistiques. Ils constituent des monuments pérennes témoignant de siècles d’interactions culturelles et diplomatiques.
Il est important de souligner que les échanges culturels ne se sont jamais limités à l’Asie. Les civilisations occidentales ont également apporté une contribution profonde au développement mondial grâce aux progrès réalisés dans les domaines des sciences, de la philosophie, de la technologie et des arts.
Considéré comme l’un des « indologues » les plus renommés de Chine, le professeur Qi Xiaolin a souligné la complexité inhérente aux interactions culturelles. Les échanges peuvent engendrer confluence, assimilation, résistance et transformation. Or, c’est précisément grâce à ce processus dynamique que les civilisations évoluent et s’épanouissent.
Le professeur Qi Xiaolin a également évoqué les avantages de cette diplomatie culturelle, et en a même identifié trois.
Premièrement, depuis plus de 2000 ans, l’Inde et la Chine s’enrichissent mutuellement de leurs cultures respectives.
Deuxièmement, le patrimoine culturel de l’humanité n’est pas l’œuvre d’une seule nation, il est le fruit de la création collective de tous les peuples. Reconnaître ce fait peut renforcer la compréhension mutuelle et l’amitié.
Troisièmement, les civilisations chinoise et indienne appartiennent à la sphère culturelle orientale au sens large, dont l’influence pourrait jouer un rôle de plus en plus important dans l’avenir de la civilisation mondiale.
En conclusion, l’histoire des interactions entre l’Inde et la Chine nous offre un enseignement précieux pour notre époque. Les civilisations ne prospèrent pas par l’isolement, l’exclusivisme ou le protectionnisme. Elles se développent grâce au dialogue, aux échanges et à l’apprentissage mutuel. À l’heure où les tensions géopolitiques menacent la stabilité internationale, l’exemple du dialogue interculturel passé nous rappelle que la coopération entre les cultures est non seulement possible, mais essentielle.
Si nous tirons les leçons de ces expériences historiques, nous pourrons peut-être encore bâtir un ordre mondial fondé sur le respect, l’inclusion et des valeurs humaines partagées. Une telle vision n’est pas un simple idéal du passé ; c’est un guide pratique pour l’avenir de l’humanité.
Merci beaucoup.